Thérapies et médiations musicales : le champ des possibles vis-à-vis des addictions

29 septembre 2021 – Weydo Music

A travers plusieurs articles et ouvrage, nous tenterons de dresser un rapide état des lieux de l’emploi de la musique comme outil de médiation dans le cadre de thérapies visant à aider des patients atteints de troubles de l’addiction.

En premier lieu, la revue de littérature Effects of music therapy and music-based interventions in the treatment of substance use disorders : A systematic review(1) de Hohmann et al., publiée en 2017 dans PLOS ONE, apporte un éclairage à 360° sur la place de la musique dans les thérapies menées avec des patients atteints d’addictions à des substances.
En préambule, les auteur.e.s insistent sur le fait que bien que différents effets positifs aient été identifiés dans le domaine, peu de recherches ont été menées pour les objectiver. Ensuite, ils dressent un panorama de l’usage de la musique dans le cadre de thérapies impliquant des patients atteints de troubles provoqués par la consommation de substances toxiques. Par usage de la musique, Hohmann et al. distinguent : la musicothérapie (implication d’un.e musicothérapeute dans l’étude) et d’autre part, les sessions basées sur l’emploi de la musique (quand le rôle de la musicothérapie n’est pas clair ou absent). Hohmann et al. relèvent notamment que l’écoute musicale apporte des bénéfices d’une manière générale, et que l’écoute fréquente de morceaux de musique relaxante amène des effets positifs sur le sommeil, l’humeur et l’adhésion thérapeutique(2). Ensuite, les auteur.e.s résument les résultats des études ayant fait l’objet de la revue, selon plusieurs catégories d’effets bénéfiques potentiels.
• Concernant la motivation, sur dix études exploitées, huit d’entre elles font état de nombreux indices d’efficacité. A titre d’exemple, la musique en elle-même étant source de motivation, il est suggéré que s’engager dans une pratique musicale pourrait améliorer la motivation du patient à prendre en main le changement (empowerment, qu’on pourrait traduire ici par autonomisation).
• La médiation musicale autant que la musicothérapie auraient des effets positifs sur l’humeur et les émotions (augmente les émotions positives comme la bonne humeur et diminue l’impact des émotions négatives comme l’anxiété ou la colère par exemple). Ceci étant en accord avec l’importance des thérapies musicales dans l’expression et la régulation des émotions, évoquée dans l’analyse qualitatives des études citées dans cette revue de littérature. Ce type de thérapie offre des opportunités d’exploration et d’expression des émotions sans la prise de substances.
• Favoriser l’interaction de groupe dans les thérapies musicales, permettrait aux patients de développer leurs compétences de fonctionnement psychosocial. Par ailleurs, les discussions autour de paroles de chansons, pourrait faciliter la compréhension qu’a le thérapeute de la dynamique du patients vis-à-vis de l’usage de substances.
• Par ailleurs, les études passées en revue, font globalement état d’une amélioration du locus de contrôle dans le cas de thérapies menées sur le long terme. Quand les patients font l’expérience que leurs capacités et leurs actions déterminent le présent lors de séances de thérapie, il est alors possible de le transposer dans leur vie de tous les jours(3).
D’autres effets positifs sont cités comme l’amélioration de la qualité de vie ou de meilleures relations interpersonnelles, mais les études passées en revue sont trop peu nombreuses pour conclure en ce sens.

Dans un second temps, O. Cottencin, dans son article Thérapie systémique brève en addictologie(4), rappelle que dans certains cas, il est nécessaire que le patient se sente comme acteur de son propre changement plutôt que la victime d’une coercition (c’est parfois la pression de son entourage qui l’amène à entamer une thérapie). Une thérapie intégrant la médiation musicale peut favoriser une forme de prise de contrôle de l’environnement immédiat : une action sur l’instrument est nécessaire pour jouer.

L’ouvrage Musique et santé mentale : orchestrer la rencontre(5) consacre un chapitre à l’addiction. A travers le travail des cliniques universitaires de Bâle (Suisse), sont évoquées les thérapies créatives pour les patients souffrant d’une addiction comportementale, au sein de leur unité d’hospitalisation pour les addictions comportementales. Parmi ces pratiques, on retrouve la musicothérapie, qui est axée sur l’improvisation musicale libre. Anne Schnell, dans le chapitre II de l’ouvrage, décrit sa pratique de musicothérapie avec des patients victimes d’addictions et examine les mécanismes en jeu. Tout d’abord, l’improvisation musicale libre permet au patient d’être créatif. C’est un espace de liberté (pas d’attente, contrainte ou jugement), en dehors de toute idée de performance, où les connaissances musicales sont inutiles. Par définition, les fausses notes sont inexistantes, ceci posant les bases d’un terrain stable pour la création. L’improvisation musicale libre peut ainsi amener le patient à exprimer des émotions refoulées, ou son état d’esprit du moment. Ensuite, d’une intention interne, un geste prend forme, reliant le monde intérieur du patient à l’extérieur. Ce lien peut se développer en direction du groupe le cas échéant, et pour le moins vers le thérapeute. Ces échanges musicaux au sein du groupe sont autant d’interactions sociales possibles.

Des lignes de force émergent de ces études et expériences. La médiation musicale semble être un outil faisant sens dans le cadre des thérapies dédiées aux addictions. Il reste cependant à continuer le travail d’objectivation des résultats obtenus.

 

(1) L. Hohmann, J. Bradt, T. Stegemann, et S. Koelsch, « Effects of music therapy and music-based interventions in the treatment of substance use disorders: A systematic review », PLOS ONE, vol. 12, nᵒ 11, p. e0187363, nov. 2017, doi : 10.1371/journal.pone.0187363.
(2) Ibid p.25
(3) Ibid p.27
(4) O. Cottencin, « Thérapie systémique brève en addictologie », Annales Medico-psychologiques – ANN MEDICO-PSYCHOL, vol. 167, p.518-522, sept. 2009, doi: 10.1016/j.amp.2009.06.013.
(5) A. Güsewell, E. Bovet, A. Stantzos, G. Bangerter, C. Bornand, et M.Thomas, Musique et santé mentale: orchestrer la rencontre. 2021.

 

Bibliographie
• G. Dingle et L. Flynn (nee Gleadhill), « “Must Be the Ganja”: using rap Music in Music therapy for substance use disorders », 2012, p. 321-336.
• L. Hohmann, J. Bradt, T. Stegemann, et S. Koelsch, « Effects of music therapy and music-based interventions in the treatment of substance use disorders: A systematic review », PLOS ONE, vol. 12, no 11, p. e0187363, nov. 2017, doi: 10.1371/journal.pone.0187363.
• I. Dijkstra et L. Hakvoort, « How to deal music? Enhancing coping strategies in music therapy with clients suffering from addiction problems », Music Therapy Today, janv. 2004.
• J. M. Pelayo III, « Introduction to Music-Enhanced Therapy for Anxiety, Depression, Addiction and Cognitive Enhancement », août 2021.
• V. Dubois-Carriat, « Landes : la musicothérapie pour aider grâce aux émotions », août 23, 2020. Consulté le: sept. 05, 2021. [En ligne]. Disponible sur: https://www.sudouest.fr/landes/landes-la-musicotherapiepour-aider-grace-aux-emotions-1870411.php
• V. Stamou, « Music can facilitate the rehabilitation of substance addicted individuals by extinguishing craving responses to cues conditioned with substance use », These de doctorat, Aix-Marseille, 2015. Consulté le: sept. 05, 2021. [En ligne]. Disponible sur: http://www.theses.fr/2015AIXM3132
• K. Harrison, « The social potential of music for addiction recovery », Music & Science, vol. 2, p. 205920431984205, janv. 2019, doi: 10.1177/2059204319842058.
• O. Cottencin, « Thérapie systémique brève en addictologie », Annales Medico-psychologiques – ANN MEDICO-PSYCHOL, vol. 167, p. 518-522, sept. 2009, doi: 10.1016/j.amp.2009.06.013.
• S. Gardstrom, M. Carlini, J. Josefczyk, et A. Love, « Women with Addictions: Music Therapy Clinical Postures and Interventions », Music Therapy Perspectives, vol. 31, p. 95-104, janv. 2013, doi: 10.1093/mtp/31.2.95

À lire aussi...